Unité de l’Eglise – suite 3

#Crédo , #Degré 1 , #Histoire


Morceaux choisis à partir de la lettre de Mgr. Hilarion Troïtsky (1886-1929) à H. Gardiner.

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Le début de cette série d’articles : https://www.pravoslavie.fr/blog/47/unite-de-l-eglise


Bien souvent les historiens de l’Église et de la patristique affirment que finalement c’est l’évêque de Rome qui avait raison et non saint Cyprien, évêque de Carthage. Il me semble évident qu’au cours de l’histoire la rigueur de saint Cyprien en ce qui concerne les pratiques de l’Église n’a été que très légèrement adoucie et que son enseignement dogmatique sur l’unité de l’Église n’a été en rien modifié.

Pour nous en convaincre, reportons-nous au IVème siècle. Tout d’abord il faut nous pencher sur la première Épître canonique de saint Basile à saint Amphilochios, évêque d’Iconium. Cette Épître, qui fait autorité dans l’Eglise, est le reflet de la pensée de saint Cyprien et de ceux qui sont en accord avec lui. Saint Basile ne fait, en réalité, que donner à la pensée de saint Cyprien une formulation précise. Voici le premier canon de saint Basile : « Il a paru bon aux anciens, c’est à dire Cyprien et Firmilien de placer les cathares, les encratites, les hydroparastates sous le coup d’une même condamnation car, même si c’est un schisme qui est à l’origine de leur séparation, ceux qui ont quitté l’Eglise ont rompu la succession apostolique et ont perdu la grâce du Saint Esprit. Même les schismatiques qui ont reçu l’ordination des Pères et les dons spirituels par l’imposition des mains, en se séparant de l'Église, sont devenus de simples laïcs et ils n’ont plus le pouvoir de baptiser ou d’ordonner et de transmettre la grâce du Saint Esprit qu’ils ont perdu. Alors quand ceux qu’ils ont baptisés reviennent à l’Eglise, il faut les régénérer par le vrai baptême de l’Eglise car ils ont été baptisés par des laïcs ».

Tel est le contenu dogmatique du premier Canon de saint Basile, qui transmet l’opinion de son prédécesseur saint Firmilien et celle de saint Cyprien. Saint Basile n’a pas un mot pour réfuter ou remettre en question les arguments dogmatiques concernant l’unité de l’Église et sa grâce sanctifiante. Serait-ce ce qu'il aurait dû faire puisque quelques lignes plus loin, il explique qu’il peut exister des pratiques contredisant apparemment cette théorie dogmatique ? Voici ce qu’il écrit : « Mais dans la mesure où certains, en Asie, ont cru bon d’accepter leur baptême, pour le bien de tous, alors qu’il en soit ainsi ! ». Ainsi quand il ne s’agit plus de la rigueur dogmatique mais d’instructions disciplinaires, le ton de saint Basile est à la concession. La théorie dogmatique ne change pas, mais Ia pratique tolère une variété d’usages. S’il n’y a qu’une position juste d’un point de vue dogmatique, la pluralité est possible du point de vue des usages ; saint Cyprien suivait aussi ce principe. Saint Basile commence même son premier canon en admettant la variété des usages : « II faut suivre les coutumes de chaque pays (il s’agit ici de la réception des cathares) parce qu’à l’époque où certains ont mis en doute leur baptême on avait des opinions différentes à ce sujet ».

Si saint Basile avait reconnu valable un baptême hors de l’Eglise, jamais il n’aurait raisonné de cette façon. Il aurait alors, en effet, insisté pour que nulle part on ne baptisât les schismatiques car le baptême est un. Mais, pour saint Basile, la question de savoir si l’on baptise ou non les schismatiques dépend de la pratique de l’Eglise et du bien que cela peut faire, selon les circonstances, aux âmes. Comme le dit saint Basile : « Il est bon à certains en Asie, de reconnaître le baptême des cathares", non pas pour des raisons dogmatiques, mais pour respecter la doctrine de saint Cyprien sur l’unité de la grâce dans l'Église seule. Saint Basile raisonne encore ainsi, lorsqu’il parle des Encratites : « C'est notre devoir de rejeter leur baptême, et si quelqu'un a reçu, chez eux, le baptême, nous devons le baptiser lorsqu’il revient vers l’Eglise. Cependant, si cela est un obstacle à la bonne marche de l'Église, alors nous devons nous en remettre à la coutume et suivre les pères, qui ont prévu avec sagesse ce qui nous est nécessaire. En effet, je crains qu’en voulant, par le baptême, les empêcher d’agir avec précipitation, nous ne faisions obstacle à leur salut en appliquant la rigueur de la règle. En tout cas, décrétons que ceux qui ont reçu le baptême soient chrismés en présence des fidèles et s’approchent des saints mystères ».

Dans la seconde Epître à Amphilochios (canon 47), saint Basile insiste pour que l’on baptise les Encratites et il ajoute : « Mais si parmi vous, comme parmi les Romains, il est interdit de rebaptiser pour des raisons d’économie... ». Là encore il est évident qu’en ce qui concerne Ia pratique, ce n’est pas l’enseignement dogmatique qui prime mais le principe de l'économie de l’Eglise. Après avoir affirmé qu'il est nécessaire de baptiser les Encratites, saint Basile admet néanmoins d’autres pratiques pour que l’application stricte de la règle ne fasse pas obstacle à la conversion des hérétiques. D’après le canon de saint Basile, le baptême des Encratites est-il valable ou non ?

Il n’est évidemment pas valable puisque saint Basile considère qu’il est plus juste de les baptiser. Pourquoi tolère-t-il une autre pratique ? Tout simplement parce que, pour lui, le problème pratique du baptême des hérétiques n’est pas indissolublement lié au dogme de l’unité de l’Eglise. L’Eglise est Une, en elle seulement les mystères sont pleins de grâce. Les Encratites n’ont pas la grâce, et si on ne les baptise pas à leur réception dans l’Eglise, ce n’est pas pour faire des Encratites une fraction de l’Eglise ou une Église locale ; mais l’on choisit cette solution seulement pour le bien de l’Eglise et pour faciliter la conversion des hérétiques. Il est impossible d’interpréter différemment les paroles de saint Basile. Pourquoi, en effet, ferait-il mention de l’« usage du pays » et d’« une certaine économie » si c'était une affaire concernant le dogme ? Agir pour le bien de ceux qui vont se convertir ou pour suivre des coutumes locales, n’implique pas de nier la vérité de dogmes comme la consubstantialité ou l’unité de l’Eglise.

L’Eglise est Une et elle seule possède la plénitude des dons charismatiques du Saint Esprit. Celui qui s’est séparé de l’Eglise, que ce soit pour l’hérésie, pour le schisme ou la dissidence a perdu la communion avec la grâce de Dieu. Ainsi donc les mystères, en dehors de l’Eglise, non pas d’effet charismatique. C’est seulement pour le bien de l’Eglise, pour faciliter l’union avec elle, que le rite du baptême peut ne pas être répété, s’il a été correctement administré en dehors de l’Eglise. Non parce que ce rite était en lui-même un mystère sanctifiant, mais dans l’espoir que le don de la grâce viendrait au moment même de la réunion au corps de l’Eglise.

Si le baptême en dehors de l'Église est faux même dans ses formes comme c’est le cas par exemple pour les montanistes, il n’y a alors aucune raison (« logos », dit saint Basile) de leur faire une telle concession. C’est bien parce que saint Basile ne liait pas de manière indissoluble la pratique de l’Eglise au dogme concernant la validité des mystères en dehors de celle-ci, que ce dernier pouvait, en principe, permettre des usages variés selon les pays ; c’est pour cette seule raison que « l’on peut suivre la coutume de chaque pays ».

Si, au contraire, la pratique de l'Église était indissolublement liée aux principes dogmatiques, si recevoir un hérétique ou un schismatique dans l’Eglise sans le baptiser signifiait que l’on reconnaissait son appartenance à l’Eglise et la validité des mystères en dehors de l’Eglise, si enfin la validité des sacrements dépendait de la Foi et de l’enseignement dogmatique des hérétiques, alors l’Eglise eût certainement dû définir de manière complète et exacte quel type d’erreur rend hérétique, sépare de l’Eglise et prive les sacrements de leur validité. Or ce n’est pas le cas, et, à partir de la pratique de l’Eglise on ne peut déduire aucun principe directeur.

Le 95ème Canon du 6ème Concile Œcuménique attire mon attention. Tout d’abord, ce canon affirme que tous les hérétiques et les schismatiques qui s'approchent de l'Église sont « unis à ceux qui sont sur la voie du salut » ; ainsi, auparavant, ils ne faisaient pas partie de ceux qui sont sur la voie du salut, c’est à dire de l’Eglise. D'après cette règle, le canon décrète que l’usage sera le suivant : « Les Ariens, les Macédoniens, les Novatiens (qu’on appelle cathares), les Quartodécimans, les Tétradites et les Apollinaristes doivent soumettre à l’Eglise un document écrit dans lequel ils abjurent toute hérésie, toute foi différente de celle de l’Eglise Une, Sainte, Catholique et Apostolique. Ensuite nous les recevons dans l’Eglise par le sceau du Saint Chrème. Les nestoriens doivent faire une confession écrite et anathématiser leur hérésie, puis ils recevront la Sainte Communion ».

Peut-on expliquer cette décision du Concile Œcuménique d’un point de vue strictement dogmatique ? Cela est impossible. Les Novatiens étaient schismatiques ; les Nestoriens étaient, sans le moindre doute, hérétiques, condamnés lors d’un concile Œcuménique. Et soudain le Canon du VIème Concile œcuménique se montre plus sévère et plus exigeant envers les schismatiques qu’envers les hérétiques.

Le 79ème canon du concile de Carthage ne peut se comprendre que du point de vue de l’économie de l’Eglise : « En conclusion, nous avons jugé bon d’envoyer des lettres concernant cette affaire à nos frères évêques, et surtout au trône apostolique, présidé par le serviteur de Dieu, le très saint et vénérable Anastase, qui connaît les besoins de l’Eglise d'Afrique, afin de préserver la paix de l’Eglise et, pour son bien. Que même le clergé donatiste, s’il a corrigé sa position et s’il désire s’unir à l’Eglise Universelle soit reçu dans l’Eglise au rang de la prêtrise, comme en décidera l’évêque du lieu, si cela doit contribuer à la paix des chrétiens. Cela ne viole pas les décisions du Concile qui a eu lieu dans les contrées au-delà des mers pour régler cette affaire : il faut agir dans l’intérêt de ceux qui veulent revenir à l’Eglise Universelle afin qu’aucun obstacle n’empêche leur union avec celle-ci. Pour celui qui favorisera et hâtera l’union de quelque manière pour le plus grand bien spirituel des frères, que le décret formulé, différent des décisions du premier concile sur cette question, ne soit pas pour eux un obstacle, car personne ne peut se voir interdire le salut. Si ceux qui ont été ordonnés par les Donatistes font amende honorable et désirent revenir à la vraie Foi, ne refusez pas de les recevoir parmi les prêtres, suivant en cela les décisions du précédent concile, mais au contraire recevez-les au plus vite, car, grâce à eux, l’union universelle est réalisée ».

Nous voyons bien ici que des usages variés sont possibles. Pour le précédent concile qui a eu lieu « par-delà les mers », le Donatisme était une calamité venue de l’extérieur, qu’il fallait aborder avec la plus stricte rigueur dogmatique, et ce concile avait décrété que les prêtres donatistes devaient être reçus comme simples laïcs.

Au concile de Carthage, les considérations pratiques ont pris le dessus. II ne s’agit pas de mettre en cause le précédent concile tenu « par-delà les mers » ; d’un point de vue dogmatique, il a parfaitement raison. Mais en ce qui concerne l’Afrique, la pratique est déterminée par des questions d’économie. Dans ce cas précis, les besoins immenses de l’Afrique, la bonne volonté des évêques orthodoxes, la paix des chrétiens, et même les mérites personnels du clergé donatiste ont joué un rôle important. Devant le point de vue dogmatique, il faut faire taire toutes ces considérations.

Si les Donatistes font malgré tout partie de l’Eglise et si leur ordination est valable, alors, il n’y a aucune raison d’invoquer les besoins de l’Afrique et la paix de l’Eglise ; il faut alors se révolter contre le « Concile tenu par-delà les mers » qui a décrété que des personnes déjà ordonnées et possédant la grâce de l’ordination soient de nouveau ordonnées. Il est évident que ces deux conciles sont d’accord : il n’y a pas de hiérarques en dehors de l'Église, même chez les schismatiques, et l’ordination, en dehors de l’Eglise, n’a pas de valeur sacramentelle et charismatique. Cependant, par économie, et pour préserver la paix de l’Eglise, le clergé schismatique peut être reçu dans l’Eglise en espérant que, par l’union avec celle-ci, le Seigneur leur accorde Ia grâce de la prêtrise, sans que le sacrement, qui avait été administré dans les formes mais sans la grâce, soit réitéré. Il est impossible de comprendre autrement le 79ème Canon du Concile de Carthage.

En recevant certains hérétiques et schismatiques sans les baptiser, en recevant même leur hiérarchie au rang de la prêtrise, l’Eglise Universelle se considérait toujours comme la seule véritable Eglise du Christ, détenant seule les dons charismatiques du Saint Esprit. Par cette pratique, elle ne déclarait pas que les Cathares, les Donatistes, les Ariens, les Nestoriens et les autres fissent partie de l’Eglise et eussent les dons sanctifiants du Saint Esprit ; il faut bien comprendre la signification des pratiques de l’Eglise à l'égard des hérétiques et des schismatiques qui voulaient se convertir : si c’était parce qu’on estimait que leur baptême avait la grâce sanctifiante, qu’on les recevait sans les baptiser, alors il aurait fallu déterminer avec exactitude, à chaque fois, qui, parmi les hérétiques a le baptême et qui ne l’a pas. Or jamais un tel discernement n’a été fait. L'Église permettait la diversité des usages selon les circonstances, sans faire de différence entre les enseignements dogmatiques des hérétiques. Autrement on arrive à une conclusion aberrante : selon les circonstances, les lieux et les époques, l’Eglise aurait modifié son enseignement dogmatique concernant son unité. Cette conclusion est, bien sûr, totalement inadmissible. La seule conclusion satisfaisante est celle qui a été proposée dans les pages précédentes.

On acceptera d’autant mieux cette explication si l’on conçoit l’essence du christianisme non comme une somme de propositions dogmatiques, mais comme la vie même de l’Eglise. Par l’action de la grâce du Saint Esprit, les défauts humains peuvent être réparés et le rite extérieur du baptême peut être transformé en mystère sanctifiant. On ne peut préserver l’unité de l’Eglise qu’en comprenant ainsi la signification dogmatique de la pratique de l’Eglise. De cette façon, on préserve la pureté de l'Épouse sans tâche du Christ. Tout autre point de vue obscurcit la vérité de l’unité de l’Eglise : celle-ci est alors présentée comme une somme d'Eglises locales étrangères et hostiles les unes aux autres, s’anathématisant mutuellement. La conscience de l’Eglise ne peut admettre une si étrange conception de l'unité de l’Eglise !